
“Un roman, c’est une vie plus belle que la vie”
Posté par Artisans de l’ombre le 12 mai 2009
Alaa Al Aswany, le grand romancier égyptien, à Liberté
“Un roman, c’est une vie plus belle que la vie”
Par : Rachid Alik
Dans cet entretien, l’auteur de Imarat Yacoubian et Chicago évoque sa méthode de travail, raconte ses angoisses d’écrivain, son parcours littéraire semé d’embûches, et dit sa joie d’être à Alger, pour la première fois.
Liberté : C’est votre première visite en Algérie, plus encore, c’est votre première visite au Maghreb. Quand on connaît le succès de vos œuvres dans cette région, ici, au Maroc, en Tunisie, il y a de quoi être un peu étonné…
Alaa Al-Aswani : J’ai un grand problème avec cela. Je voyage, en effet, depuis 2002 pour présenter mes livres. Or, la plupart de mes éditeurs sont de grandes maisons occidentales. J’en suis très fier, mais cela veut dire des engagements inscrits dans des contrats. Je me dois donc de présenter mes livres à ces publics. Et cela me prend beaucoup de temps, malheureusement. En fait, pour des motifs de programmation, je n’ai jusqu’à aujourd’hui pas eu l’opportunité de venir présenter mes livres au Maghreb. Mais, il y a une seconde raison, pour être honnête. Je ne me sens pas vraiment à l’aise avec le fait d’être invité par des gouvernements peu démocratiques. Or, dans le monde arabe… (Rires) C’est là une autre barrière. Je ne peux pas défendre la démocratie dans mon pays et accepter d’être invité par un régime non démocratique ! Je préférerais, comme c’est le cas en Algérie, être invité par un éditeur comme Casbah Édition, un acteur non étatique. Mais malheureusement, dans de trop nombreux pays arabes, même les éditeurs doivent demander l’autorisation à leur gouvernement pour m’inviter. J’adorerais rencontrer mes lecteurs dans tout le monde arabe, mais… Et pour être franc, je ressens une terrible culpabilité à ce sujet. C’est pour cela que je suis si content d’être aujourd’hui à Alger !
Votre œuvre ne démarre pourtant pas en 2002…
Non, effectivement. Mais mes trois premiers ouvrages, deux recueils de nouvelles et un roman, en 1990, en 1994 et 1998, ont été refusés par l’organisation gouvernementale du livre égyptien. À chaque fois, quelques amis ont financé leur parution, mais à 500 exemplaires ! Et à chaque fois, j’envoyais quelques exemplaires aux critiques littéraires égyptiens qui les ont très bien reçus.
À l’époque, j’avais l’habitude de déclarer : “Je suis un écrivain connu et apprécié par la critique, mais sans lecteur !” Aujourd’hui, les choses ont changé, j’ai beaucoup de lecteurs dans le monde (Rires). Mais effectivement, ma carrière est très largement antérieure à 2002, et Imarat Yacoubian. On commence d’ailleurs à publier mes premières œuvres aujourd’hui en Égypte.
Justement, Imarat Yacoubian était une dernière tentative, comme une bouteille à la mer…
Tout à fait. Après avoir essuyé mon troisième refus, j’ai eu une grande discussion avec mon épouse. Je lui ai dit : “Écoute, j’ai donné tout ce que j’ai pu à la littérature : j’ai quitté les USA pour la littérature, j’ai refusé d’aller dans le Golfe, où, avec mon diplôme américain, j’aurais fait fortune. Mais, la littérature ne m’a apporté que des problèmes. C’est bon, on arrête tout. Je ne me préoccupe plus de littérature, je ne me préoccupe plus de l’Égypte. J’ai essayé, ça n’a pas marché, je ne sais pas pourquoi, mais maintenant j’arrête. Et on s’en va.” J’ai décidé d’émigrer en Nouvelle-Zélande, et je me suis documenté à fond sur le sujet.
À tel point que je pourrais encore aujourd’hui donner des conférences sur les dossiers à fournir et les formalités pour émigrer en Nouvelle-Zélande ! (Rires) Mais, j’ai dit à femme, il faut quand même que j’écrive encore un dernier roman, un dernier salut, une forme d’au revoir à la littérature. Et après on s’en va. Je serai dentiste dans mon nouveau pays et voilà. Ce dernier livre, c’était Imarat Yacoubian…
Une reconnaissance tardive, mais intense…
Avec Imarat Yacoubian, j’ai tout eu. La reconnaissance, la gloire, etc. Je pense que peut-être je méritais ce succès avant. Parce qu’avant Imarat, j’ai beaucoup travaillé. Mon père qui était écrivain* m’a dit une chose très belle à ce sujet : “La littérature est comme une princesse très belle, qui attend le prince charmant dans son château. Tu dois toujours donner tout ce que tu as pour convaincre la princesse de ton amour pour elle. Et si tu réussis à la convaincre, elle viendra t’ouvrir la porte du château.” Aujourd’hui, j’ai de la chance, la porte est grand ouverte…
Imarat Yacoubian avait tout pour plaire : une langue très simple et très belle, une histoire à plusieurs voix, des personnages figurants, des espèces et des problèmes assez typiques dans le monde arabe et le Maghreb (l’islamiste, le laïc, l’homosexuel, le parvenu, etc). Sexe, politique, amour, les trois côtés du triangle de la mort de la littérature arabe sont saillants sous votre plume…
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